Dossier sur les écoles privées : ces écoles « poulaillers » qui abrutissent les enfants !

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En Guinée, les écoles clandestines connaissent un franc succès. Toutes les communes de Conakry en comptent par milliers. Même les villes de l’intérieur ne sont pas épargnées. Ces écoles poussent aujourd’hui comme des champignons à travers le pays. Des baraques faites en bois et en vieilles feuilles de tôles sans conditions d’hygiène, accueillent les gamins dans un brouhaha sous une canicule irrespirable toute la journée. Surpeuplées avec un enseignement approximatif des enseignants sans niveau, ces écoles ‘’boutiques’’ enregistrent chaque année des résultats catastrophiques. Et face à leur prolifération anarchique, les pouvoirs publics semblent désarmés. (photo d’archives)

Haro sur les écoles privées clandestines et malfamées !

« Un poulailler transformé en établissement scolaire avec des enfants parqués comme des bétails dans des réduits pompeusement appelés salles de classe. Ce que je viens de voir a marqué mon âme », s’écriait sous le sceau de l’anonymat, un responsable de la Direction Communale de l’Education de Ratoma qui venait d’effectuer une visite de terrain commandée par le ministère de l’Education Nationale à quelques heures de la rentrée scolaire. Il s’interrogea : « comment peut-on accepter que la jeunesse, fer de lance de la nation, étudie dans des conditions aussi dégradantes et inhumaines ? »

Ce qui se passe sur le terrain est grave. De la commune de Kaloum à Manéah en passant par les communes de Matam, de Dixinn, de Ratoma et de Matoto on assiste, impuissant, à la floraison des écoles ‘’magasins’’ où sont parqués les enfants de trois à quatorze ans. Lors de notre enquête la semaine dernière, il nous a été donné de constater l’existence dans chaque quartier des endroits aménagés pour accueillir les enfants pour la rentrée scolaire 2019-2020. Des bâtiments crasseux et abandonnés réquisitionnés pour la circonstance. Des bâtiments sans fenêtres, ni toilettes… parfois situés dans les cours communes. C’est le cas d’une école privée au quartier Hafia, dans la commune de Dixinn où nous nous sommes rendus. Cette école confessionnelle dont nous taisons le nom pour des raisons de déontologie, contient une salle de classe dont les fenêtres s’ouvrent directement sur la cuisine de la cour. Les élèves sont ainsi exposés à une nuée de fumée pendant des heures de cuisson. Et que dire de cet autre bâtiment inachevé au quartier Dabompa, dans la commune de Matoto où on fait asseoir les enfants du quartier comme des moutons pour recevoir l’instruction. Une bâtisse qui ne répond à aucun critère exigé par le ministère de l’Education Nationale. Ici, les briques servent de tables-bancs pour les apprenants quand les soi-disant toilettes, qui n’ont de portes que de vieux tissus crasseux et puants. Cette situation est la même dans toutes les communes de la capitale, y compris les villes de l’intérieur. Et cela au vu et au su de tout le monde.

Interrogés, les différents responsables de ces établissements clandestins et délabrés, ont tous le même refrain sur les lèvres : « on fait avec les moyens de bord. Il faut se débrouiller !». Un des promoteurs va jusqu’à nous apprendre qu’ils aident les foyers riverains de ces zones périphériques à enseigner leurs enfants. « Nous offrons l’occasion aux enfants de ces cités perdues à avoir de l’instruction ! Grâce à nous, ils étudient. Et laissez-moi vous apprendre que certains hauts cadres de l’administration sont passés ici. Nous pensons que l’Etat doit nous subventionner au lieu de nous menacer de fermeture

Pourquoi ces écoles privées logées dans les taudis sont-elles prisées par les parents d’élèves ?

En Guinée et notamment dans les grandes métropoles, les établissements scolaires privés ont le vent en poupe. Parce qu’ils fonctionnent dans un contexte de pauvreté ambiant. « Quand il n’y a pas assez d’argent pour envoyer les enfants dans les établissements scolaires dignes de ce nom, on se tourne vers les écoles privées ordinaires, moins chères qui, en plus sont proches de la maison », soutient une dame interrogée au Km36.

Ainsi, ces établissements de seconde zone, sont fréquentés par les enfants des moins nantis. « Nous habitons une zone où il n’existe pas d’écoles publiques. Les belles écoles que vous voyez coûtent très chères. Nous n’avons pas de moyens pour y inscrire nos enfants. Nous sommes alors obligés de les envoyer dans les écoles de proximité. C’est mieux que de les laisser à la maison », nous lance Lounceny Cissé, menuisier à Kagbélén, dans la commune de Dubréka.

A savoir si ces parents savent réellement les risques que courent leurs enfants en fréquentant ces établissements qui ne respectent aucune norme, on nous répond que l’essentiel, c’est d’aller à l’école.  « C’est le même enseignement. Ici c’est encore mieux qu’au public où les enseignants n’ont aucun niveau. Au public, les élèves ne sont pas suivis, les programmes sont parfois ratés pour des raisons de grèves. Dans ces écoles de luxe, c’est de l’arnaque. On paye très chers les frais scolaires pour le même enseignement. Et puis, les cadres et autres fonctionnaires que comptent aujourd’hui la Guinée, sont issus de ces écoles dont vous parlez. Tous sont les produits de ces écoles privées », nous apprend Mme Mayorè Camara, vendeuse de fruits au marché Kaporo.

Evidemment, ces écoles « bidon » pratiquent des bas prix comme frais scolaires. Sur le portail d’une école primaire perdue entre les rails et les magasins de dépôt de l’usine cimenterie, il est affiché des tarifs allant de 299.000 à 500.000 francs guinéens par an soit environ 35.000francs par mois. Alors que dans les écoles où les normes sont respectées, les frais scolaires vont de 5 à 12 millions de francs guinéens. Ces prix fantaisistes fixés par les fondateurs d’école qui ne tiennent pas compte du cahier de charges du ministère de l’Education Nationale, ne disent rien aux autorités du pays dont la plupart sont promoteurs ou actionnaires de ces établissements ‘’poulaillers’’.

Qui sont les enseignants dans ces écoles ‘’boutiques’’ ?

Les fondateurs de ces écoles qui ne reculent devant rien, recrutent les enseignants et même le personnel de leurs établissements sans respecter les critères imposés par le ministère de tutelle. Ils recrutent parmi les diplômés sans emploi fraîchement sortis des universités, parmi les chômeurs parfois sans niveau. Le plus souvent, on prend un cousin, un neveu ou un petit frère qui n’a rien à voir avec l’enseignement pour l’engager comme enseignant. Il nous est arrivé de constater dans certaines écoles, l’épouse du fondateur s’ériger en enseignante alors qu’elle n’a jamais franchi le seuil d’un collège. Dans ces écoles, il arrive de voir un enseignant prendre deux classes en charge. C’est le système multigrade dans le fond fin d’une bourgade perdue quelque à l’intérieur du pays.

En un mot, ceux qui enseignent dans ces établissements de fortune sont recrutés de partout, pourvu qu’ils sachent gribouiller leurs noms. Ce qui, évidemment, se ressent le plus souvent sur le niveau des élèves.

Un laisser-aller total dans le secteur !

Bien que la loi ait fixé le cadre légal et règlementaire pour la création et l’ouverture des établissements scolaires ainsi que l’organisation et le fonctionnement de l’enseignement privé, les promoteurs ne respectent rien.

Au département de l’Education Nationale, c’est un aveu d’impuissance qu’on constate. Cette réalité est un secret de polichinelle au ministère. On est bien au courant de l’existence de ces écoles. « C’est connu. Nous avons des rapports de nos inspecteurs qui sont régulièrement sur le terrain. Nous savons que beaucoup de ces écoles ne disposent pas de cadre approprié pour les apprenants. Elles ne possèdent pas d’infrastructures adéquates, conformes aux critères requis par l’Etat et présentent de réels dangers et d’insécurité pour les élèves et les enseignants. Vous avez remarqué, certaines sont situées à proximité des voies ferrées, des bars et des marchés… Nous sommes conscients de cette réalité. Voilà pourquoi des dispositions sont en train d’être prises pour fermer ces établissements qui ne répondent pas aux critères. Croyez-moi ! Les jours à venir, une opération sera déclenchée pour arrêter cette anarchie et ce désordre », nous a laissés entendre un responsable rencontré à la direction en charge des écoles privées, qui a bien voulu garder l’anonymat pour éviter la colère de ses chefs hiérarchiques, qui eux, ont refusé de se prêter à nos questions.

Les critères de création d’école sont-ils respectés ?

Là encore notre interlocuteur sera catégorique : « il y a des promoteurs clandestins, qui n’ont jamais fait part à l’Etat de leur intention de créer un établissement scolaire. Ceux-ci transforment en cachette des maisons d’habitation en structure scolaire. Certains, après avoir introduit une demande de création d’établissement scolaire privé, lancent leurs activités dès réception de l’autorisation du ministre de tutelle. Il est arrivé très souvent que des promoteurs véreux d’établissement scolaire privé prennent la poudre d’escampette avec les frais de scolarité ou d’examen des élèves dès les premiers mois des cours. »

Comme on le voit, sans arrêté ministériel, plusieurs promoteurs des écoles privées, ouvrent et font des cours, outrepassant ainsi la loi. Ce qui signifie que les critères de création d’un établissement scolaire ne sont pas respectés. Avoir une école privée en Guinée est devenu un fonds de commerce très lucratif. N’importe qui peut ouvrir une école dans un quartier ; pourvu qu’il réquisitionne une baraque du coin.