Dossier – Gestion des déchets à Conakry : un secteur bien opaque

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Tous ceux qui connaissent bien Conakry s’accordent sur le fait  que « c’est une ville sale », qui n’a jamais réussi à se conformer aux normes d’hygiène, propres à une capitale. En effet, il est impossible de traverser ses cinq communes sans voir des ordures entassées ici et là. Aucune d’entre-elles  n’est épargnée; même les quartiers cités autrefois dans le lot des quartiers chics n’échappent pas à cette triste réalité. La preuve est que les habitants de Conakry se plaignent toujours des déchets aux odeurs pestilentes qui les envahissent dans les différents quartiers sans être enlevés, ou du moins à temps. A qui incombent la responsabilité de rendre propre la capitale guinéenne? Quels sont les différents acteurs qui interviennent pour le ramassage des déchets urbains ? Qui fait quoi dans ce secteur ? Constat de cette insalubrité à la peau dure.

Le lundi 09 mars 2020, nous nous sommes rendus sur le terrain à travers les quartiers de la ville de Conakry, dans le but de s`assurer de l’état d’avancement des opérations de salubrité lancées en fanfare par le gouvernement Kassory qui, à travers le ministère de l’Assainissement et de l’Hydraulique, avait engagé une lutte  contre l’insalubrité dans le pays.

« Conakry est sale parce que ses habitants sont sales. Que ce soit à Kipé, Nongo, Lambayi, Matoto ou à Madina, le constat reste le même », reconnait un citoyen. Des opérations coups de poing et de pelles contre les ordures dans tous les espaces de la ville, devraient répondre à un cri du cœur collectif parce que la capitale guinéenne pue et rend malade. Mais hélas ! Le constat n’est pas reluisant. Sur le terrain, du travail attend le ministre de l’Assainissement et ses partenaires.

A l’entrée du marché de Matoto. Des bacs à ordures sont détectables à l’odeur. Il est midi et ils sont pleins à craquer. Pourtant, des commerçants rencontrés sur place assurent que le matin elles étaient vides.

L’odeur puante, est le premier accueil du client. Des passants profitent des poubelles pour indiquer l’emplacement exact de certains commerçants.

«Ce n’est pas facile de travailler étant adossé à une poubelle. Mais, comme on n’a pas de place, on est obligé », fait savoir une commerçante désespérée.  Juste à côté, Boubacar vend de la friperie. « Kêê (homme, mec!), nous on est dedans depuis plus de 8 ans. L’odeur là même est devenue notre parfum. D’abord ton corps te démange», soutient le vendeur d’ignames…Proche d’un autre bac à ordures, le jeune Kabinet s’est installé il y a 4 ans avec sa cabine téléphonique. « Il faut dire que chaque soir entre 21h et 22h, les camions de ramassage passent et vident les bacs à ordures. Mais, le matin, avant 11h, tu peux vérifier, les bacs débordent de déchets sortis du marché», révèle le gérant de cabine.

Chez Kadiatou Camara, une habituée de ce marché puant, debout avec son garçonnet au dos, vend des oranges en face d’un bac à ordure. « On tombe malade et on se soigne. C’est comme cela. C’est la place que j’ai eue pour chercher un peu d’argent et nourrir mon fils, » dit-elle d’un air désolé. « Nous sommes habitués, c’est ceux qui cachent leurs nez qui souffrent », assure-t-elle. Une souris morte ici, au sol, un vendeur de brochettes là, une eau stagnante proche de la vendeuse de poissons grillés, une foule de gens qui passe et repasse avec des pousse-pousse, le tout dans une pestilence à réveiller un mort mais qui fait partie du décor du marché de Matoto.

Face à ce spectacle qui se passe de commentaire, on nous fait savoir au ministère de l’Assainissement et d’Hydraulique que « le gouvernement travaille à la mise en place d’un plan vert pour changer les comportements malsains et bruyants. Je pense qu’après quelques mois de campagnes, les résultats seront nets », nous promet un cadre rencontré au bas de l’immeuble qui abrite ce nouveau département.

Pour ce cadre du ministère de l’Assainissement et d’Hydraulique, « on ne peut cacher le soleil avec la main. Il faut que la population prenne conscience et change de mentalité. La propreté, c’est la vie. La saleté, c’est la maladie et la mort. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, il faut aussi éduquer ».

Il faut rappeler que des lieux choisis il y a quelques mois pour des cérémonies symboliques de déguerpissement sur les corniches, il y a des embouteillages créés par la dégradation de la chaussée. De l’eau noire endommage le bitume. Cette souffrance, le ministère en charge de l’Assainissement, ne la perçoive pour l’instant pas. Un tour sur l’Autoroute Fidel Castro. Les sachets plastiques jonchent les trottoirs déjà déguerpis en fin 2019, révèle un riverain. Selon lui, « c’est le résultat des installations illégales du commerce. Du cordonnier en passant par les usagers de minibus, aux vendeurs ambulants de vêtements, tout le monde doit arrêter de jeter des déchets par terre ainsi, on pourra évoluer », préconise-t-il.

A la gare de transport inter-villes de Madina, le paysage n’est pas beau à voir. Surtout en temps de pluie. L’huile noire des autobus se mêle à la boue dans les parkings des véhicules de transport. La décharge qui y est déposée, reste continuellement ouverte. Elle devient par moment, un grand dépotoir à ciel ouvert au milieu des vendeurs de légumes et autres articles de voyages.

« Ce dépotoir pollue l’air ambiant de la gare. Il est inévitable de contracter une maladie », prétend Moussa, un vendeur de ticket (membre du syndicat des transporteurs) d’un véhicule de transport sur la ligne Conakry-Bamako.

La capitale guinéenne ressemble à une décharge à ciel ouvert

De Boulbinet à Km36, la capitale guinéenne ressemble à ce jour à une décharge publique. Des hauteurs de vidanges rivalisent avec des nappes d’eaux marécageuses. Ce sont des véritables gîtes des moustiques qui engendrent les différentes maladies à la population.

Par ailleurs, les avenues, les lieux publics, les espaces verts, rigoles et caniveaux, rien n’est épargné par cette catastrophe. Curieusement, tout autour de ces endroits impropres (à l’image du marché Avaria dans la commune de Matam) se déroulent d’intenses activités commerciales.

« La population ignore que derrière cette insalubrité, il y a la présence accrue des maladies épidémiques tels que le paludisme, la typhoïde, la diarrhée, la verminose… qui sont devenues des cantiques de diagnostics médicaux à Conakry », témoigne un client trouvé sur le marché de Madina.

« Les habitants de Conakry, plus précisément les vendeurs du marché de Madina ne vident pas les stations d’épuration avec facilité, tandis que d’autres personnes accusent tout simplement les populations en disant que celles-ci n’ont pas de poubelles dans leurs parcelles respectives. Dès qu’il y a des déchets ou autres saletés, elles les déversent dans les rues, aux marchés », observe un jeune homme.

Comme on est déjà en pleine saison sèche et que les caniveaux sont étroits, la situation se dégrade de plus en plus. Les agents sanitaires craignent l’apparition des différentes épidémies causées chez l’homme comme le choléra…

« Eu égard à ce qui précède, l’évaluation de l’insalubrité dans différents coins de la capitale guinéenne a conduit les autorités à envisager la conscientisation pour les changements des mentalités et de comportements des populations de Conakry. Aucun développement n’est possible sans changement de mentalité. C’est l’homme qui est à la base du changement en vue de limiter la montée en puissance de cette situation afin de sauvegarder l’homme et son espace vital. L’être au centre, doit d’abord agir seul », explique un passant interviewé.

Les populations de Conakry interpellent les autorités afin de revoir la conception de la gestion des déchets dans la capitale,  d’avoir une gestion intégrée en organisant la collecte et la valorisation des déchets. Après avoir collecté les déchets à travers des communes de la ville de Conakry, les vider de manière régulière pour éviter l’accumulation de l’insalubrité dans les quartiers. Et il faudra renforcer le nombre de poubelles publiques dans tous les coins de la ville.

Les mauvaises habitudes ont la vie dure

 On ne peut empêcher un arbre de laisser tomber ses feuilles mortes sur la voie mais on peut demander aux hommes de ne pas jeter leurs déchets sur la voie. Les habitants de Conakry ont certainement oublié que la place des ordures c’est dans la poubelle ! Sinon, d’où proviennent tous les déchets qui jonchent les artères de Conakry? Il y en a tellement partout qu’il ne serait pas étonnant d’apprendre qu’il est possible de voir cela de l’espace ! En réalité, cela est dû au comportement irresponsable et incivique des populations.

On n’éprouve aucune gêne à jeter sur la chaussée, dans le caniveau, sur la voie publique le sachet d’eau, la peau de banane, le mouchoir que l’on vient d’utiliser. Lorsqu’on finit de manger un sandwich, l’emballage est jeté sur la voie, à l’endroit où il a été déballé. Trop difficile de patienter jusqu’à la prochaine poubelle. Il n’est pas rare de voir des passagers de véhicules balancer par-dessus bord des ordures sans gêne. Et cela tout le monde le fait.

Il  nous a été donné, plusieurs fois,  de voir, le cœur meurtri, des personnes assises dans des véhicules rutilants, convenablement habillées, baisser la vitre dudit véhicule et jeter allègrement sur la voie un pot de yaourt, un mouchoir usagé ou un sachet d’eau vide ! Quelle honte ! Et dire que ces personnes pensent ainsi faire preuve de propreté en ne salissant pas leur voiture.

Que dire alors des passagers de Magbanas (minibus de transport en commun) ? Pour se rendre compte de la capacité de « salissure de ville » de ces derniers, il suffit de voir dans quel état se trouvent toutes les gares ou abribus (cars-plaques) ! Il est vrai que la chaleur faisant, il faut se désaltérer en attendant le véhicule mais tout de même, n’y a-t-il pas un moyen de disposer proprement des déchets ? Voir ces personnes arrêtées les pieds dans ces ordures, montre combien les habitants de Conakry adorent cohabiter avec elles ! Sans honte, sans gêne !

Cela paraît tellement normal que les vendeuses de nourriture aux abords des voies ne prennent  même pas la peine de balayer leur espace de travail jonché d’ordures, les ordures issues de leur commerce. Pourquoi le faire, puisque les consommateurs eux-mêmes ne semblent pas s’en soucier ?  Les abords des marchés, tous les marchés sans exception sont des décharges. Marchés qui sont censés être des lieux où règne l’hygiène. Cela ne gêne personne. A Conakry, on enjambe ces tas d’immondices pour faire son marché, parfois pour acheter des vivres non emballés et à consommation directe mais cela n’émeut nullement.

Le comble, c’est que lorsque ces commerçants décident de rentrer chez eux, aucun ne songe à balayer les ordures ou à en disposer convenablement. Généralement ces ordures sont déversées sur la voie publique, dans le caniveau ou carrément dans la bouche d’égout parce qu’aucun de ces vendeurs ne dispose de poubelle. Les autorités voient cela et ne disent rien. Personne ne semble être concerné. La saleté n’indispose pas. N’indispose personne ! Tant que l’on peut les enjamber pour aller collecter les taxes, ces ordures peuvent s’entasser autant qu’elles veulent.

  L’indifférence des autorités ?

L’état dans lequel se trouve actuellement notre capitale,  s’explique aussi par la démission collective de ceux qui ont été nommés pour gérer les ordures, de ceux-là même qui ont été élus ou cooptés volontairement et bien des fois naïvement pour gérer la ville de Conakry : Ministres, Gouverneurs, Maires, Députés. Lorsque l’on dirige ou gère une ville, on la veut propre, organisée, disciplinée, sécurisée et il est du ressort des autorités de cette ville de faire en sorte qu’il en soit ainsi. Lorsqu’un étranger foule pour la première fois le sol de cette ville, toutes ces qualités doivent s’exprimer.

Par exemple, dans toutes les villes, il y a ce que l’on appelle les portes d’entrées. Ce sont en fait les points par lesquels l’on rentre dans la ville. En général, ces portes sont aménagées en vue de donner une bonne première  impression au visiteur qui y entre pour la première fois. Cela est de la responsabilité de ceux qui gèrent la ville donc qui sont sensés recevoir les visiteurs.

Conakry compte trois portes d’entrée : l’on entre à Conakry soit par Km 36, soit par l’aéroport, soit par le port. Aucun de ces points d’entrée n’est salubre et cela est peu dire. Imaginez un visiteur qui arrive à Conakry pour la première fois! Quelle image ! Des carcasses de ce qui furent des véhicules de part et d’autre de la voie publique ou sur le terre-plein, des montagnes d’immondices de part et d’autres, des eaux usagées sales et puantes coulant allègrement, des constructions anarchiques et une belle étendue de bidonville. Les voies sont pavées, parées de toutes sortes d’ordures. De part et d’autre des tas d’immondices, des camions stationnés n’importe comment ; et tout cela sur des kilomètres ! Les odeurs des eaux stagnantes et celles des bêtes exposées fièrement ainsi que de milliers de véhicules d’occasion parqués sur les trottoirs. Quel spectacle !

Les autorités ont démissionné et s’intéressent peu à la propreté de la cité. Sinon  nous circulons tous sur les mêmes routes abîmées de Conakry, nous empruntons tous la même voie lorsque nous allons ou revenons de l’aéroport, nous empruntons tous les mêmes tronçons pour aller ou revenir de nos domiciles….Si les spectacles qu’offrent ces artères ne changent pas, ce n’est pas parce que le gouverneur, les maires, les ministres, le président ne les voient pas. C’est tout juste parce que cela ne les dérange nullement ou alors qu’ils pensent que cela est normal ou pour faire plus « politiquement correct », l’on dira qu’ils ont d’autres priorités à gérer pour le « bonheur » de leurs populations.

La décharge de Concasseur (Kombos) ne répond plus aux normes

Dans la commune de Kaloum, opère la Société Turque Albayrak. Cet opérateur, qui peut intervenir plusieurs fois, est chargé de prendre les déchets dans les points de collecte pour les déverser sur le quai de la décharge de Concasseur.

Une fois sur le site, les camions de ramassage empruntent une voie – étroite et boueuse à la moindre pluie –pour aller déverser les ordures de la décharge où souvent un agent procède aussi à des vérifications de la feuille de route, Des agents s’occupent du compactage des ordures avec des Caterpillars et des engins compacteurs. C’est en moyenne 3 500 tonnes de déchets qui atterrissent à Kombos chaque jour. Mais tout le monde s’accorde à reconnaitre que la décharge ne répond plus aux normes.

Sans oublier qu’elle représente une menace pour la santé des populations qui vivent à proximité à cause des odeurs peu agréables qui envahissent de manière permanente le village de Concasseur.

« La décharge de Concasseur est une décharge aujourd’hui qui est dépassée. C’est même une décharge sauvage. Raison pour laquelle je pense que le ministère et tout le monde doit s’activer pour son déménagement afin de quitter les lieux pour des infrastructures modernes et plus adaptées », souligne Alseyni Bangoura, un riverain.

Nous reviendrons en détail dans nos prochaines éditions sur la gestion de cette décharge publique, qui date de plusieurs décennies et qui cause à chaque hivernage des dégâts. Aussi nous reviendrons sur les échecs successifs des différentes campagnes d’assainissement engagés par le gouvernement. Pour l’heure nous n’avons aucun interlocuteur ni du côté du ministère de l’Assainissement, non plus à l’Agence Nationale de la Salubrité Urbaine. Les responsables de ces institutions étant absents dans la capitale.


Comment résoudre le problème d’insalubrité dans la ville de Conakry ?

Organiser une campagne de sensibilisation dans chaque commune

On a peut beau accuser le gouvernement, la vérité est que les déchets et les ordures qui polluent la ville proviennent souvent de nos ménages à nous les habitants de Conakry. Combien de fois n’avons-nous pas été témoins des gens qui jettent des ordures dans nos rues, autour de nous, dans nos quartiers, dans les transports en commun… Les déchets jonchent nos avenues, et plus d’une fois, à bord d’un bus de transport en commun, on voit à longueur des journées des passagers jeter des peaux de banane ou des balles d’arachides à travers les vitres. Et cela, au vu et au su de tous.

On peut allouer du personnel et du matériel à l’assainissement de Conakry, tant que la population n’est pas sensibilisée sur l’importance d’avoir un environnement sain et sur les conséquences néfastes de l’insalubrité, on retombera dans la même situation. Des dépotoirs à chaque coin des rues.

Taxer la pollution et faire payer des amendes

Tant qu’il n’y aura pas de sanctions sévères contre les auteurs d’actes inciviques à la base de la pollution dans la ville, la situation risque de ne jamais changer. Il ne suffit pas de prendre des mesures, mais il faut les appliquer concrètement… Des mesures coercitives  réellement appliquées peuvent aider à changer les mentalités. Ainsi, on aura peur de jeter des déchets devant sa parcelle ou le long des avenues, d’uriner sur la route, ou derrière les véhicules…

Un dossier réalisé par Louis Célestin